Impair
Impair
Souviens-toi de ces jours où seul à la barrière
Enfant, empli d’espoir, j’attendais vainement
Que tu viennes enfin à mes piétinements
Mettre un terme final sans me laisser derrière.
Longtemps j’ai attendu quelque signe d’un père
Qui me disait m’aimer : une carte, une lettre
Un seul signe de vie, pouvait me faire admettre
Un silence pesant à la saveur amère.
Que dire du passif qu’en cadeau tu avais
Nonchalamment laissé à ma mère et à moi :
Avais-tu quelque idée de ces tristes émois
Que tu provoquerais le soir à mon chevet ?
Ces années sans voiture à battre le pavé,
Ces années sans argent sans cesse à se restreindre
Dans mon cœur ont finies, peu à peu par atteindre
Un spectre paternel aux couleurs délavées.
Chaque jour un peu plus telle une sentinelle
Perdue sur les hauteurs de mon adolescence
J’apprenais des noirceurs de ta cruelle absence
A exhaler de l’âme une once d’étincelle.
Puis le feu a jailli dévastant ton image
Et j’ai creusé ta tombe aux lies de mes angoisses :
« Mon père a disparu, j’érige ma paroisse
Avec un chœur robuste, enfant de mon ramage! »
J’allais de ta faiblesse instruire mes vertus
Et les alimenter de ma curiosité,
J’allais enfin pouvoir, de mon fort visiter
La haute-tour perchée jusqu’alors méconnue :
Ainsi je découvris l’étendue des possibles,
Dans mes veines grouillait un vif désir d’apprendre,
Mon âme retrouvait, telle une salamandre,
Des émotions perdues, encore inaccessibles.
Guidé par ma famille ainsi que mes amis
Je me suis répété avec accoutumance :
« Ce qui ne te tue pas renforce ta puissance
Et change pour toujours ton intime alchimie. »
J’arpentais les musées pour m’enrichir des arts,
J’aiguisais mon oreille aux musiques du monde,
Avide de savoirs, de réflexions profondes
Je voulus devenir un homme bien à part.
Mais ta trace était là : je m’épris d’une femme
Et ne pu m’empêcher de briser mon foyer :
Malgré tout notre amour je me suis dévoyé
Empruntant de tes traits les pires que je blâme.
Voilà que quelques mois après cet épisode,
Tu resurgis soudain de quinze années d’oubli.
Dans un style mielleux, le devoir accompli,
J’apprends que j’ai un frère. Outrageante méthode !
Pas une repentance ou même un mot d’excuse !
Pas une explication pour m’avoir délaissé !
Pas une allusion à mon être blessé !
Répondras-tu un jour à ces questions qui fusent :
Pourquoi être parti lorsque j’étais enfant ?
Pourquoi ne m’avoir pas laissé de tes nouvelles ?
As-tu un seul instant songé à ton modèle,
Héritage fumeux aux relents étouffants ?
Curieux intérieur
Curieux intérieur
A travers la prison de notre être charnel,
Une âme balbutiante essaie de s’enivrer,
Si frêle, en son oubli qu’elle ose nous livrer
D’un mystère infini son grand air d’éternel.
Ses barreaux lui sont lourds et ses chaînes pesantes :
Poussant dans un silence une esquisse de cri
Elle écoute en douleur les maux qu’elle proscrit,
Refus d’assentiment aux mânes qui la hantent !
Elle veut s’affranchir des valses sourcilleuses,
Impudentes furies aux affres céphaliques,
Qui contre quelque éthique infligent diaboliques
A notre essence même une offense odieuse.
Je ne sais démêler les frasques romanesques
Que dépeint la tristesse un instant dans les limbes
Et même triomphant en arborant sa nimbe
Un archange en personne insuffle le grotesque
Abîmes délaissées à la désillusion,
Contre tous vos censeurs je porte ce grief
Et vais reconquérir l’inaliénable fief
Candé dans la souffrance et le poids des lésions
Ecoutez ma complainte, ô voix du Sanctuaire,
Je vous prie humblement de porter vos secours ;
Voyant cette âme en peine, abîmée, sans recours
Hurler son désespoir aux cloisons mortuaires.
Miracles lumineux, rayons inespérés,
Vous, pourtant si vivants, prenez donc ma requête,
Ultime vengeresse assoiffée de conquête,
Comme une insignifiante et vulgaire ulcérée ?
Le monde est amoral ! Où pourrais-tu mon âme
Etre libre un instant, rêver d’une raison,
Garder ta dignité à l’abri des saisons,
Et brandir fièrement ta si belle oriflamme…
Nulle part où aller, la sentence est sans nom :
Le jugement divin des voies impénétrables
Injuste et déloyal te condamne, coupable,
A vivre dépravée sans le moindre renom !
Si les cieux puissants ne sont qu’une légende
Et que l’Homme en sa terre annihile ses peurs:
« Science sans conscience » est la source d’erreurs
Et je crains l’insensé qui tue et nous commande…